Vous avez remarqué? Certaines personnes, pour imposer leur point de vue, ont l’art de vous asséner des portions de versets coupées de tout contexte, après quoi elles vous assassinent d’un regard vitreux excluant toute possibilité de discussion ou réflexion.

 Au nombre de ces formules à l’emporte-pièce figure le célèbre « Faut obéir au autorités » qu’on nous balance aussitôt qu’une crise se profile à l’horizon. C’est regrettable, car les textes qui régissent la conduite à adopter face au pouvoir politique ne manquent pas de profondeur, comme nous allons tout de suite nous en rendre compte.

Le siège de la matière est exposé en Romains 13.1-7 et se trouve magnifiquement résumé en 1 Pierre 2.13-17, que nous citerons dans la traduction œcuménique de la Bible:

1 Pierre 2.13-17: Soyez soumis à toute institution humaine, à cause du Seigneur ; soit au roi, en sa qualité de souverain, soit aux gouverneurs, délégués par lui pour punir les malfaiteurs et louer les gens de bien. Car c’est la volonté de Dieu qu’en faisant le bien vous réduisiez au silence l’ignorance des insensés. Comportez-vous en hommes libres, sans utiliser la liberté comme un voile pour votre méchanceté, mais agissez en serviteurs de Dieu. Honorez tous les hommes, aimez vos frères, craignez Dieu, honorez le roi.

 

Première chose à souligner, Pierre n’utilise pas le terme « autorité ». Il a recours au grec ktisis/ « création, créature » (cf. 2 Corinthiens 5.17), mais aussi « fondation, institution ».

Deuxièmement, Paul, en romains 13.2, assimile l’autorité à laquelle il y a lieu de se soumettre à l’ordre que Dieu a établi. Pour ce faire, il emploie diatagê/ »ordonnance, prescription », que nous retrouvons en Actes 7.53, dans la bouche du très précieux Étienne lorsque celui-ci se réfère à la loi mosaïque, reçue d’après des commandements d’anges.

Enfin, les deux textes examinés font allusion aux concepts primordiaux de bien et de mal que magistrats et gouverneurs doivent être en mesure de distinguer, en leur qualité de représentants non seulement de l’autorité humaine, mais encore de Dieu lui-même (Romains 13.4). Ce rôle d’auxiliaire du Tout-Puissant est d’ailleurs confirmé par la langue grecque, dans laquelle theos/ »dieu » peut également désigner un magistrat (cf. version des Septante, Exode 22.7-8 et 27/28).

Création/fondation, ordre/commandements, bien, mal, autant d’évocations lourdes de sens, donnant la nette impression que les nations, dans le temps qui leur était imparti, avaient pour tâche d’instaurer, respectivement de restaurer, des sociétés fondées sur des qualités remontant à la genèse de l’humanité et du droit.

Un bon exemple, à cet égard, est celui des cités et territoires indépendants d’Europe recevant, après la chute de l’empire romain d’occident, la prédication de l’Évangile et adaptant leurs institutions au modèle biblique –après ça, vous ne vous demanderez plus pourquoi les manuels d’histoires de la « laïcité » haïssent le Moyen Age!

En somme, dans le cadre que nous venons de dessiner, le but de toute collectivité devrait être d’assurer, en revenant aux idéaux, principes et règles que seul le Message de Christ permet désormais d’appréhender, la stabilité structurelle sans laquelle aucune organisation sociale ne peut exister et prospérer.

 

Cela étant précisé, qu’en est-il si le pouvoir, pour une raison ou une autre (guerre, coup d’État, fraude électorale, manipulation de masse, notamment), tombe entre les mains de personnes qui, se sentant investies de la mission diabolique de saper ces idéaux, principes et règles, s’en prennent alors avec alacrité à des valeurs telles que l’autonomie individuelle, le mariage, la famille, la libre disposition du produit de son travail ?

 

Le chrétien confronté à cette (r)évolution doit-il simplement changer son arbalète d’épaule et s’inféoder à cette nouvelle donne sans se poser de question ? Admettre un tel automatisme reviendrait bien sûr à priver le croyant de la liberté de conscience expressément prévue par Romains 13.5 et 1 Pierre 2.16. Dieu ne change pas et, s’Il encourage un type de société, on ne voit pas comment Il pourrait ensuite donner son aval à un groupe désireux de miner ladite société au profit du dernier « progrès » en vogue.

 

Cette réflexion va certainement plus loin qu’il n’y paraît, car le cours de l’Histoire induit de l’Apocalypse de Jean, en particulier, montre que le conformisme n’est pas sans danger. Nous savons que ceux, qui, par confort, s’alignent sur la majorité perçue courent le risque de finir avec une marque sur la main droite ou le front…

 

On nous objectera qu’à l’époque où l’épître aux Romains et celles de Pierre ont été écrites, le potentat en place, Néron, était particulièrement peu recommandable, puisque persécuteur de l’Église et matricide (la pauvre Agrippine avait pourtant tout fait pour que son fiston obtienne un emploi décent, allant jusqu’à épouser, puis empoisonner l’empereur Claude; l’ingratitude des enfants gâtés est sans borne!) et qu’en conséquence le Corps de Christ devrait accepter tout et n’importe quoi des dirigeants actuels. Cet argument est bancal dans la mesure où Néron, aussi abject fût-il, n’avait pas l’ambition de mettre à mal les fondements de la puissance romaine, laquelle garantissait une paix relative dans les limites de l’empire. En cela, sa dégénérescence n’était rien comparée à celle de certains de nos contemporains.

 

Nous vivons un temps d’apostasie, d’illicéité, d’injustice au sens de 2 Thessaloniciens 2.1-12, temps dans lequel prévaut, globalement, l’énergéia/la « puissance agissante » d’égarement du verset 11 (notez que c’est le terme grec qui a donné le français « énergie », en l’occurrence une énergie qui ne souffre d’aucune pénurie…). Il en résulte que ceux qui sont sous l’emprise de cette puissance sont confinés –nous sommes toujours au verset 11– dans leur culture de mensonge qui rend impossible toute gestion efficace de la chose publique. La sujétion à ce qui est devenu une pétaudière planétaire ne peut, dès lors, être le plan du Très-Haut pour Ses enfants.

 

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Cela nous amène naturellement à nous interroger sur l’attitude que l’Ekklesia doit adopter face à cette situation de fait. Comme d’habitude, la réponse se trouve dans les Ecritures:

 

Romains 13.7: Rendez […] l’honneur à qui vous devez l’honneur (grec timê).

1 Pierre 2.17: […] honorez (grec timaô) le roi.

 

Nous constatons ici que le nom commun timê et le verbe timaô ont la même racine, tim’. Or celle-ci, avant de se référer à l’honneur qui serait dû à une personne ou une divinité, véhicule l’idée d’évaluation, d’estimation d’une valeur ou d’un prix. Timaô, par exemple, peut signifier, en droit pénal, « estimer un délit », c’est-à-dire « fixer une peine ». Romains 13.7 et 1 Pierre 2.17 impliquent ainsi tous deux un travail d’appréciation auquel les croyants doivent se livrer avant de soutenir tel ou tel montage politique. En d’autres termes, examinez toutes choses; retenez ce qui est bon (1 Thessaloniciens 5.21).

Cette citation de la première épître aux Thessaloniciens est intéressante, parce qu’elle s’inscrit dans un chapitre qui contient un des versets les plus brefs de nos Bibles, avec deux mots dans le texte original:

1 Thessaloniciens 5.17: Priez sans cesse.

 

Cet ordre, en relation avec notre sujet, nous conduit bien sûr à 1 Timothée 2.1-2:

 

1 Timothée 2.1-2: J’exhorte donc, avant toutes choses, à faire des prières, des supplications, des requêtes, des actions de grâces, pour tous les hommes, pour les rois et pour tous ceux qui sont élevés en dignité, afin que nous menions une vie paisible et tranquille, en toute piété et honnêteté.

 

Cette instruction, elle aussi, a subi les outrages d’une lecture commodément conformiste: puisque nos traductions stipulent pour les rois et pour tous ceux qui sont élevés en dignité, il faudrait que l’intercession se fasse forcément en faveur des individus considérés… Un tout petit peu court si la maison blanche du coin est occupée par un cartel d’hurluberlus psychopathes ne se sentant exister qu’au travers des souffrances indicibles qu’ils imposent à la Création.

En fait, la préposition grecque huper, habituellement rendue par « pour », a pour sens premier « sur, au-dessus de« , puis « au sujet de » (on peut d’ailleurs y voir un hébraïsme reprenant la préposition ‘al, qui regroupe précisément ces acceptions). Il est vrai, cependant, que huper/ »en faveur de » est fréquent dans le Nouveau Testament. Que devons-nous conclure en définitive?

Pour découvrir la solution, reportons-nous au Sermon sur la montagne, et plus spécifiquement à Matthieu 5.44 ([…] priez pour/huper ceux qui vous maltraitent et qui vous persécutent). Le pendant de cette parole figure en Luc 6.28 ([…] priez pour ceux qui vous maltraitent) où le troisième évangéliste, familier du grec classique, utilise la préposition peri/ »au sujet de », que la littérature associe parfois à un combat. Il en découle, nous le voyons, un élargissement des perspectives s’offrant à ceux qui souhaitent, à raison, suivre l’injonction de Paul à Timothée et qui n’ont en conséquence plus à prier exclusivement « dans l’intérêt » de ceux qui croient tirer les ficelles du pouvoir. Après tout, que les responsables politiques prennent leurs… responsabilités!

Sur ce dernier point, souvenons-nous que la première épître à Timothée peut être datée de 65 ou 66 AD. Nous ne savons pas, évidemment, comment les chrétiens ayant lu cette lettre à l’époque se sont alors mis à prier au sujet de Néron. Toujours est-il que peu après, en 68 AD, ce personnage mettait fin à ses jours…

 

 

 

 

 

 

SDG/NM – Le 20 octobre 2022