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Le paradoxe est flagrant : des gens qui n’ont aucune compétence particulière mais un pouvoir certain peuvent contraindre ceux qui ont le savoir, et pensent avoir le devoir de le faire connaître, à se taire ou les punir pour avoir parlé.

Dans son ouvrage Tout ce qu’il faut ne pas dire, le général Bertrand Soubelet cible le « microcosme parisien qui n’a de la société française qu’une vue partielle et bien souvent virtuelle ». Or, dans notre pays centralisé à l’excès, où la hiérarchie est définie par des diplômes acquis tôt dans la vie plus que par l’expérience, c’est cette caste politico-médiatique qui donne le la de la pensée autorisée et le reste.

Les généraux récemment insultés et menacés de sanctions par des ministres très représentatifs de notre oligarchie nationale sont dans la suite de ce premier épisode. Le devoir de réserve ne s’impose nullement à un officier rendant compte officiellement à un pouvoir officiel, ni même à des militaires retraités. C’est, au contraire, leur devoir d’informer les Français à partir d’une expérience acquise en mettant leur propre vie en jeu.

Or, ceux qui prétendent les censurer s’attribuent au contraire une de parole sans retenue, comme si l’appartenance au pouvoir provoquait une sorte de vertige de puissance. François Hollande s’est répandu en confidences déplacées dans un livre rédigé par deux journalistes : Un Président ne devrait pas dire ça… On mesure la distance entre un général à la carrière sans ombre puni pour avoir dit ce qu’il devait dire là où il le devait et un politicien, un Président raté s’épanchant lamentablement.

Son successeur s’octroie lui aussi, mais de façon plus narcissique, cette licence de dire ce qu’il veut quand il le veut. Et la presse servile ne s’en offusque pas. La manière aussi ridicule que scandaleuse dont Macron a usé pour sanctionner en humiliant le général de Villiers dès le début de son mandat le prouve. Son besoin de s’affirmer le « chef » et d’acculer à la démission celui qui n’avait fait que son devoir, en s’exprimant franchement et à huis clos devant la commission compétente de l’Assemblée nationale, révélait « en même temps » qu’il n’avait pas la hauteur de son rôle et qu’il en abusait cependant. Depuis, ses foucades méprisantes sur les gens qui ne sont rien, sur les Gaulois réfractaires, sur l’absence de culture française, ses lubies de injustifiée, son accueil à l’Élysée, selon son bon plaisir, de gens qui n’ont rien à y faire laissent percer une ivresse d’un pouvoir, pourtant gagné dans des conditions bien particulières.

La dernière en date de ses sorties foireuses a consisté à vouloir faire de la Seine-Saint-Denis une « Californie sans la mer ». Dans cette boutade démagogique visant un certain public, il y a un condensé du macronisme : un savoir superficiel qui confine à l’ignorance puisque, justement, c’est l’océan proche qui fait de la Silicon Valley, de Stanford et de Berkeley ce qu’ils sont, et un double mépris pour ceux qui subissent la vie dans ce département criminogène et paupérisé, et pour ceux dont il pense qu’ils sont assez stupides pour croire à ce type de messages.

Certes, le pouvoir , celui du Président dans une curieuse où le législatif est aux ordres, est le plus élevé et doit être respecté, mais à condition qu’il soit lui-même capable de respect. Dans les civilisations occidentales, Dumézil avait repéré la permanence de trois fonctions, la première sacrée et souveraine, la seconde militaire et la troisième vouée à la production. La seconde doit, bien sûr, être soumise à la première, mais à une double condition. D’abord que celle-ci soit respectable par ses mérites, sa compétence, ses vertus (comme le courage) et qu’ensuite, elle reconnaisse dans la fonction militaire ce qui l’élève moralement au-dessus de fonctions civiles si souvent défaillantes, le fait de mettre sa vie en jeu pour assurer la première des priorités : sauvegarder la sécurité d’une nation et de ses citoyens.