Les contextes historiques de la restauration du temple à l’église primitive, par Dominique Verheye

Note Michelle: Notre frère nous envoie cette étude qu’il a faite et qui pourrait intéresser certains lecteurs. Donc je la publie, laissant à chacun le soin de faire ses remarques

1 Histoire

Après la défaite de l’empire babylonien par les Perses en 539 avant J.C., la Terre d’Israël tomba sous domination perse.  Cyrus II, roi de Perse (558-528 avant J.C.) accorde aux Juifs en 538 le droit de retourner en Terre d’Israël et d’y reconstruire le deuxième Temple de Jérusalem.   C’est une période de réformes religieuses et de « purification ethnique ».

Durant quatre siècles, le peuple Juif vécu de manière autonome sur la Terre d’Israël, sous tutelle perse d’abord et, à partir de 332 avant J.C., sous tutelle grecque, après la victoire d’Alexandre le Grand sur l’armée perse.

Entre -175 et -140,  les Juifs levèrent l’étendard de la révolte, et recouvrèrent une indépendance totale pour Israël.
Il se déroula donc l’insurrection macchabéenne (famille juive).   Elle a été à la fois une révolte des Juifs pieux contre la dynastie grecque des Séleucides, et un conflit interne au peuple juif.   Elle opposait des traditionalistes hostiles à l’évolution de la tradition juive au contact de la culture grecque et des Juifs hellénisants, plus favorables à l’adoption de comportements grecs compatibles selon eux avec la Torah.   Les dirigeants de cette révolte sont Mattathias et ses fils, notamment Judas Maccabée et Simon Maccabée.

Tout nous porte à croire que c’est le roi Hyrcan, un Hasmonéen et le neveu de Judas Maccabée, qui en -130, organisa le Sanhédrin.

(Le Sanhédrin est l’assemblée législative traditionnelle du peuple juif ainsi que son tribunal suprême qui siège normalement à Jérusalem.  Composé de soixante-et-onze sages experts en Loi Juive, il doit comporter vingt-trois membres pour décider en matière judiciaire ; il est alors nommé petit sanhédrin et siège dans les principales villes.  Après la destruction du premier Temple, le Sanhédrin aurait été exilé à Babylone.   Après le retour des exilés, il aurait été recréé par Esdras.  Son autorité politique est grandement minimisée par le statut de protectorat perse auquel la Judée est soumise.   Après la révolte hasmonéenne et la recouvrance de l’indépendance politique, le sanhédrin est incapable d’empêcher des rois non issus de la lignée davidique de contrôler le pays ni de nommer les grands prêtres inacceptables aux yeux de la Loi Juive.  Lorsqu’il se rebelle, ses sages sont même impitoyablement massacrés.  Avec l’occupation romaine, le Sanhédrin voit aussi son pouvoir judiciaire réduit puisqu’il ne peut plus condamner à mort.   Cette prérogative est réservée au gouverneur romain.   Le Sanhédrin se concentre donc sur la codification de la Loi Juive.   Avec la disparition du Temple de Jérusalem, le Sanhédrin reste la seule autorité juive tolérée par Rome. )

Le royaume d’Israël fut alors gouverné par les dynasties asmonéenne (La dynastie Hasmonéenne a été créé sous la direction de Simon Maccabée) et hérodienne, jusqu’à la conquête romaine en 63 avant J.C.

Hérode I le Grand fut roi des Juifs de 40 à 5 avant J.C, 

(Il réussit à se faire attribuer par Rome le titre de roi de Judée.  De 39 à 37, il disputa le royaume au dernier des Asmonéens, Antigonos, et, avec l’aide des légions romaines, s’empara de Jérusalem.  Mal accepté par les Juifs, il parvint néanmoins à s’imposer non seulement par son énergie brutale et sans scrupule, mais aussi par ses qualités d’homme politique, d’administrateur et de constructeur du second Temple de Jérusalem)

suivi d’Hérode Antipas de 4 avant J.C. à 39 après J.C., d’Hérode Agrippa I de 41 à 44 après J. C., et d’Hérode Agrippa II de 50 à 93 après J. C.  Ce dernier assista les romains à la prise de Jérusalem par l’empereur Titus en 70 après J. C et à la destruction du second Temple.

2 Organisation du peuple juif

Après la restauration sous la supervision d’Esdras et de Néhémie, lorsque le peuple fut tout entier devenu fidèle et que la Loi fut lue régulièrement dans les synagogues, il se forma des collèges de docteurs plus spécialement versés dans l’étude du texte sacré et dans son interprétation.  Ces docteurs de la Loi, appelés aussi scribe, étaient consultés dans les cas difficiles.  Ils prenaient la parole à la synagogue

(Lieu de culte des Juifs.   Alors que le temple était la maison où habitait la divinité à laquelle des sacrifices étaient offerts, dans la synagogue s’assemblait le peuple pour lire la Loi, pour prier et pour aussi délibérer des affaires communes. En ce sens, la synagogue introduisait une révolution dans la vie religieuse, révolution dont héritèrent le christianisme avec l’église et l’islam avec la mosquée.   Par sa fonction, cet édifice ne requiert aucune architecture particulière ; cependant, il comprend habituellement une salle centrale avec des bancs pour les assistants, un pupitre surélevé pour la lecture de la Loi et une niche pour placer les Rouleaux de la Loi.  Des pièces adjacentes sont utilisées pour l’administration de la communauté.  Les synagogues se sont multipliées après la destruction du premier et du second Temples.)

pour donner de la lecture qui venait d’être faite, un commentaire instructif et édifiant.  Ils eurent bientôt une grande influence; leurs paroles les plus remarquables étaient retenues de mémoire par leurs disciples.  Ceux-ci les citaient; elles passaient de bouche en bouche; elles se conservaient.  Peu à peu ces paroles prononcées par des maîtres vénérés prirent une autorité religieuse considérable.  Quelques-uns de ces développements des scribes devinrent même presque indispensables à quiconque voulait observer fidèlement la Loi.   Prenons, par exemple, le commandement qui interdisait tout travail le jour du Sabbat: cet ordre à la fois vague et absolu avait besoin d’être commente.   Assurément, certain travail était permis : on pouvait se lever, se vêtir, manger et boire ce jour-là, on pouvait marcher, puisqu’on devait aller à la Synagogue.   Il fallait donc expliquer nettement ce qui était permis et ce qui était défendu.   Les scribes le firent; ils découvrirent trente-neuf espèces d’occupations interdites.

Donc, graduellement, le prophétisme disparaîtra, faisant place à un rôle qui deviendra prépondérant: celui des scribes et des écrivains.  Toute cette période est marquée par des rivalités théologiques, et dans cette atmosphère on peut discerner deux grands partis qui s’affrontent: Les Sadducéens et les Pharisiens.   Parallèlement aux grandes discussions des deux principaux partis naissent les Esséniens (ils vivaient dans le désert de Judée).

Les Esséniens se développèrent une centaine d’années avant l’ère chrétienne.  Des hommes et des femmes se regroupèrent pour vivre en communauté un idéal de vie religieuse dans le silence, la prière, la pauvreté, l’obéissance et la pureté.

Les Sadducéens sont les représentants des grands et des prêtres.   Ils ne sont que peu populaires parmi le peuple.  Ils croient en la suprématie de la nation élue dans le monde, sont d’une extrême sévérité en matière de morale et d’application de la loi car ils prônent une fidélité totale et rigoureuse à la lettre de la Torah (les traductions chrétiennes ont traduit la Torah par le terme grec Pentateuque, donc les cinq premiers livres de la Bible).   Les Sadducéens refusent aussi des idées nouvelles comme celle de la survie de l’âme et de la résurrection des corps.

Les Pharisiens sont en fait responsables de la structuration du judaïsme tel qu’on l’a connu pendant des siècles.  Ce sont eux qui ont défini les principaux concepts comme la justice de Dieu, la liberté de l’homme, l’immortalité personnelle, le jugement après la mort, le paradis, le purgatoire, l’enfer, la résurrection des morts, le règne de gloire etc.   Ce sont eux qui donneront le rôle essentiel d’enseignants et de commentateurs de la Torah aux Rabbins et qui développèrent les Synagogues comme lieu privilégié d’enseignement de cette Torah.

3 Organisation politique du temps des Romains

Pendant la vie publique de Jésus Christ, nous remarquons trois grandes divisions politiques :

1° La Judée et la Samarie avec quelques villes frontières sont administrées par un procurateur romain ; 
2° La Galilée et la Pérée appartiennent au tétrarque Hérode Antipas ; 
3° La Balanée, la Trachonite, la Gaulonite, l’Iturée, l’Auranitide, dépendent de son frère le tétrarque Philippe.

La Judée (Jérusalem, Bethléem, Hébron, Jéricho,…) ; la Samarie (Sichem, Sichon, Samarie, …) et la Galilée (Nazareth, Tibériade, Cana, Capharnaüm, …) sont les trois régions les plus importantes et celles que Jésus parcourra.

PONCE PILATE

Ponce Pilate est nommé préfet en 26 sous le règne de l’empereur Tibère (1437).   Ponce Pilate est le cinquième des gouvernants romains qui se succèdent en Judée entre 6 et 36.

Le poste qu’occupe Ponce Pilate, dans une région aux troubles et à l’insécurité permanents, est ingrat et redouté en même temps qu’il est sans prestige.  Nombre de ses titulaires ne s’y maintiendront que très peu de temps mais certains, comme Pilate lui-même et son prédécesseur Valérius Gratus, restent plus de dix ans, jouant des antagonismes ethniques et opposant les forces autochtones, même si la politique romaine s’appuie sur les institutions préexistantes et les élites locales pour les faire fonctionner.

L’officier romain chargé du gouvernement de la Judée dirige son administration ainsi que les troupes auxiliaires cantonnées dans sa juridiction qu’il peut, en cas de nécessité, voir augmentées par un appoint de troupes de la province de Syrie.  Il détient l’autorité juridique suprême, même s’il reste une certaine autonomie aux autorités juives en matière de droit civil et de droit pénal.  Il est également habilité à frapper la monnaie — généralement de pièces de bronze qui suivent la notation officielle de l’empire — et à collecter les impôts.

4 Révolte contre la domination romaine

Les romains laissent généralement les juifs s’administrer eux-mêmes mais sont polythéistes et pour les juifs, l’entrée d’idoles sur le territoire sacré (la Terre sainte) est certainement inadmissible.   De plus, écrasés par les impôts qu’ils arrivent difficilement à payer, les juifs ne sont pas contents.   A côté du pharisaïsme et souvent avec lui se développe un « parti » prônant la lutte armée, les Zélotes, et la résistance s’organise lentement.

Les Zélotes sont les groupes qui combattent le pouvoir romain les armes à la main pendant la Première Guerre judéo-romaine.  Appelés aussi Galiléens, ils se révoltent initialement contre le recensement de Quirinius (général et administrateur romain) en 6 : le recensement viole d’une part un interdit biblique (seul Dieu est le comptable autorisé des âmes) mais d’autre part prépare l’institution de l’impôt « par tête ».   En se radicalisant, ils finissent par s’attaquer aussi bien à leurs compatriotes jugés timorés ou soupçonnés de collaborer avec les Romains, qu’aux païens qui, pensent-ils, souillent la Terre promise par leur seule présence.   Les Zélotes constituent un des courants actifs du judaïsme du premier siècle.  Secte juive anti-romaine, ils sont les principaux instigateurs de la révolte contre Rome : ils se défendent contre Titus (empereur romain de 69 à 79) avec acharnement, pendant le siège et après la prise de Jérusalem, en 70.   La répression romaine est sans appel : ceux qui sont faits prisonniers sont crucifiés. Beaucoup préfèrent mourir dans des suicides (lors du siège de la forteresse de Massada).

Beaucoup de juifs seront alors dispersés à travers le monde, plusieurs resteront aux alentours, mais plus aucun n’a désormais de pays.

Des petites communautés se formèrent un peu partout autour du bassin méditerranéen et l’école, donc la Synagogue prit de plus en plus d’importance.

À partir de là, le mot d’ordre sera de sauver le patrimoine spirituel et de réaliser l’unité interne.   Les Sadducéens, Zélotes et Esséniens disparaissent et les Pharisiens prennent le contrôle spirituel des synagogues.

Ce sont les Pharisiens derrière Yohanan ben Zakkaï et les docteurs de la Mishna ( La Mishna est la première et la plus importante des sources rabbiniques obtenues par compilation écrite des lois orales juives, projet défendu par les pharisiens, et considéré comme le premier ouvrage de littérature rabbinique ) qui ont sauvé le judaïsme en l’établissant sur de nouvelles bases et particulièrement en faisant de la prière le cœur du culte au lieu du sacrifice et en instituant la synagogue comme lieu de culte, en remplacement du Temple.  La synagogue rappelle dans son plan traditionnel le Temple de Jérusalem et, à sa tête, il y a, non plus un prêtre, descendant d’Aaron, mais un rabbin qui n’est que le plus sage ou le plus savant des membres de la communauté.  Yohanan ben Zakkaï rétablit un Sanhédrin à Yavné (ville au centre d’Israël) qui va rester la plus haute autorité juive avant sa disparition progressive au ve siècle.

5 Quelle population habitait Israël au premier siècle?

Il est impossible de répondre à cette question sans remonter jusqu’au temps de l’exil et sans connaître les migrations des peuples qui se firent à cette époque.   La nation fut presque tout entière emmenée en captivité, et, pendant l’exil, la Palestine (Dans les traditions juive et chrétienne, la Palestine est la région originaire du peuple juif, où vécurent Jésus-Christ et les premiers chrétiens) ne fut, pour ainsi dire, habitée que par des païens.

Ceux des Israélites qui revinrent plus tard, appartenaient exclusivement à la caste des prêtres et des lévites et aux tribus de Judas et de Benjamin.  Ils trouvèrent dans le pays quelques restes épars des dix tribus qui avaient échappé à l’exil et qui se joignirent immédiatement à eux, « voulant s’éloigner de l’impureté des païens ». Quant aux dix tribus elles-mêmes, elles restèrent à Babylone.

Les habitants de la Palestine furent donc à partir d’Esdras les descendants des seules tribus de Judas et de Benjamin, aussi reçurent-ils le nom de Juifs à la place de celui d’Hébreux qui servait autrefois à les désigner, mais ces Juifs étaient inégalement répartis sur le territoire de la Terre Sainte.

Le plus grand nombre d’entre eux se rencontrait à Jérusalem même et en Judée.   C’est là que leurs pères avaient vécu, c’est là qu’Esdras et Néhémie avaient accompli la grande oeuvre de la restauration nationale, c’est là que les Scribes et les Docteurs de la Loi avaient leurs écoles, c’est là, enfin, qu’était le Temple, le centre de l’activité religieuse, la forteresse imprenable du Judaïsme.   Plus on s’éloignait de Jérusalem plus ou rencontrait de païens.

En Galilée, la population était fort mélangée; le vieux sang hébreu ne s’y était pas conservé pur et les Galiléens différaient beaucoup des Judéens.   Le contraste des deux peuples était aussi frappant que celui des deux pays.   Ici, une nature tour à tour riante et grandiose et une population à la foi simple et profonde, aux idées neuves et hardies; là, un sol aride et désolé et un peuple attaché à ses traditions, ne voulant connaître que la lettre de la Loi.

En Galilée les esprits s’ouvraient volontiers aux croyances nouvelles; en Judée toute innovation venait se heurter à l’absurde orgueil du « Sofer (scribbe) » qui savait sa « Thorah » par coeur.   Le paysan galiléen, moins instruit que l’habitant des villes, pouvait cependant faire preuve de beaucoup plus d’indépendance dans les idées et d’un véritable esprit de liberté.  Chez les bourgeois de Jérusalem, on ne trouvait au contraire que routine et préjugés.

La Galilée a été le berceau du christianisme : c’est à Nazareth que Jésus a grandi.

La Judée ne pouvait donner naissance qu’à un pharisaïsme étroit et à un saducéisme sans avenir.  La foi antique s’y pétrifiait.  Elle est entrée au premier siècle et à Jérusalem dans le moule que lui avaient fabriqué les Scribes et dont elle n’est pas sortie depuis.

Les Galiléens étaient laborieux et n’étaient point rêveurs.  Leur idéal messianique devait être peu élevé.  Sans doute l’élément juif dominait en Galilée.  Ses habitants faisaient partie du peuple élu, mais il n’était pas rare de rencontrer des Galiléens d’origine phénicienne, syriaque, arabe et même d’origine grecque.  Les Galiléens étaient plus soucieux de l’honneur que de l’argent.   Ils étaient superstitieux; les Syriens leur avaient appris à craindre les démons; du reste, leurs moeurs étaient très pures et ils payaient fort exactement l’impôt.   
Le caractère doux et conciliant des Galiléens, la largeur de leurs idées, leurs fréquents contacts avec les païens, les faisaient mal voir en Judée.  Le Galiléen qui montait au Temple pour les fêtes était regardé de haut en bas par les fervents et orgueilleux jérusalémites.   Sa dévotion ardente était tournée en ridicule par les prêtres.  Il était convenu qu’aucun homme sérieux ne pouvait sortir de la Galilée et en particulier de Nazareth.   Rien ne justifiait un tel mépris, car le patriotisme du Galiléen était aussi ardent que celui du Judéen.

En l’an 66, la jeunesse de Galilée fût la première à se lever et à montrer sa haine de l’étranger.   Ils étaient trop voisins pour que leur jalousie mutuelle ne s’éveillât pas, mais leur rivalité portait toujours sur des points de détail, et, dans les grandes questions religieuses et patriotiques, ils savaient être profondément unis.

Entre la Judée et la Galilée se trouvait la Samarie. Elle était habitée par une population qui était, de la part de tous les autres Palestiniens, l’objet d’une haine aveugle, implacable, mortelle.  On ne peut l’expliquer qu’en rappelant l’origine des Samaritains.

Après la ruine du royaume d’Israël, le roi assyrien Salmanasar avait cherché à repeupler le pays et il y avait envoyé des colons venus des provinces de ses pays occupés.  Cependant, païens de naissance, ils ne l’étaient plus de religion.  Ils avaient adopté les croyances des Israélites restés dans le pays, et avaient fait du Pentateuque leur code sacré.  Mais ils en étaient restés là; ils n’avaient voulu accepter ni l’autorité des livres des prophètes, ni les traditions chères aux Pharisiens ; à Jérusalem on les considérait comme de dangereux hérétiques.  Adorant le même Dieu que le reste des Juifs, lisant avec une égale vénération les mêmes Ecritures, voyant comme eux en Moïse leur législateur suprême et l’envoyé de Jéhovah, ils étaient cependant plus détestés que les païens.   L’hérétique est toujours plus redouté que l’infidèle ; et, en religion, une nuance crée d’ordinaire une scission plus grave qu’une opposition tranchée. 
La haine, profonde dès le premier jour, alla toujours en augmentant, envenimée par les moindres événements auxquels le préjugé et la légende donnaient des proportions formidables.  Sous Alexandre le Grand, il se passa un fait très grave qui rompit définitivement les relations des deux peuples.  Manassé, frère du grand prêtre Jaddua, avait épousé la fille du gouverneur de Samarie ; jaloux de son frère, avide de pouvoir, il obtint d’Alexandre la permission de bâtir sur le mont Garizim un temple rival de celui de Jérusalem.  Il en fut le grand prêtre, y attira des sacrificateurs et des lévites, les laissa épouser des femmes étrangères et le scandale de ces unions illicites et de ce culte nouveau mit le comble à l’indignation des Judéens.

Ce mélange de judaïsme et de paganisme leur apparut comme une abomination.  Les vieilles traditions de haine du royaume de Juda contre le royaume d’Israël se réveillèrent aussi vives qu’autrefois.  Au premier siècle, les rapports des Juifs et des Samaritains étaient pires que jamais.  Les Galiléens qui se hasardaient à traverser leur province pour se rendre à Jérusalem couraient de vrais dangers.  Seulement il fallait se résigner d’avance à y être insulté par les habitants et on ne pouvait se permettre aucune relation avec eux.  Les Juifs évitaient même de demander à manger aux Samaritains : « un morceau de pain d’un Samaritain, disait-on, est de la chair de porc. »   Il est vrai que Jésus traversant un jour leur pays, les disciples vont acheter des vivres à Sichem.  Mais Jésus ne traitait pas les Samaritains comme le faisaient ses compatriotes.   Cependant une telle tolérance ne devait guère être de mise au premier siècle.  Le Pharisien de ce temps-là évitait de prononcer même le mot de Samaritain, c’était un vilain terme, une expression grossière.  Il ne se la permettait que lorsqu’il voulait faire à son adversaire une mortelle injure ; appeler un homme : Samaritain !  était la dernière des insultes.  Le Juif ne la disait qu’après avoir épuisé son vocabulaire de gros mots.

Dans la parabole du Bon Samaritain, lorsque Jésus dit au Scribe: « Lequel des trois te semble avoir été le prochain de celui qui était tombé entre les mains des voleurs? »   Le Scribe évite de répondre : c’est le Samaritain ; il emploie une périphrase : « c’est celui qui a exercé la miséricorde envers lui ».   Il faut dire qu’un fait récent avait encore monté les esprits contre les Samaritains.   Sous le procurateur Coponius, un des prédécesseurs de Pilate, quelques-uns d’entre eux se glissèrent dans le Temple au milieu de la nuit pendant les fêtes de Pâque; ils y répandirent des ossements et souillèrent le Lieu Saint.  Le lendemain les prêtres ne purent y entrer pour officier.   Du reste, la haine religieuse avait éteint dans leur coeur l’amour de la patrie.  Ils furent favorables aux Séleucides et plus tard aux Romains.

Le grand soulèvement de l’an 66 les laissa complètement indifférents.  Ils y gagnèrent de ne pas être dispersés ou détruits comme les Juifs et, après l’effroyable catastrophe de l’an 70, ils continuèrent d’habiter la Samarie, et, fait étrange, ils y ont vécu jusqu’à nos jours. 
Ce petit peuple existe encore ; il a survécu plus de dix-huit cents ans aux terribles bouleversements dont la Palestine a été le constant théâtre.

6 Quelques traits caratéristiques  de la vie des habitants au temps de Jésus

A : L’ENFANT

 

On sait qu’elle était toujours considérée comme un événement heureux et que la stérilité, de la femme passait pour un opprobre.  Elle pouvait même être un motif suffisant de divorce. On se réjouissait moins de la naissance d’une fille que de celle d’un garçon.

Les garçons étaient circoncis huit jours après leur naissance. La tradition expliquait le choix de ce jour en rappelant que d’après la Loi, la mère cessait d’être impure le septième jour si elle avait eu un garçon et le quatorzième seulement si elle avait eu une fille.

Quand le temps dit « de l’impureté » (sept jours pour un garçon et quatorze pour une fille) était passé, la mère restait encore chez elle trente-trois jours pour un garçon et soixante-six pour une fille, puis elle se rendait au Temple et, si elle était riche, elle faisait offrir un agneau en sacrifice; si elle était pauvre, la loi l’autorisait à n’offrir que deux jeunes pigeons ou une paire de tourterelles.

L’éducation de l’enfant chez les anciens Hébreux se faisait dans la famille.

Dès que l’enfant savait parler, sa mère lui apprenait un verset de la Loi.  Elle choisissait ceux qui se rapportaient à la proclamation de l’Unité de Dieu et à l’élection d’Israël.  Quand il le savait, il en apprenait un autre; puis on lui mettait entre les mains le texte écrit des versets qu’il pouvait réciter.  Cette écriture était l’écriture assyrienne encore usitée de nos jours.  Il apprenait à connaître les lettres, et à force de les répéter en cadence avec ses petits camarades, il finissait par savoir lire.  Nous ne pensons pas que Jésus reçut d’abord d’autre instruction que celle-là.

À douze ans, l’enfant devait observer la Thorah.  On le menait au Temple pour les fêtes et il commençait à jeûner régulièrement, en particulier le grand jour de la fête des expiations.

L’absence d’éducation ne créait pas une infériorité. On se développait surtout par les relations sociales, par la fréquentation de ceux qui vous entouraient.  La rareté des livres empêchait le travail isolé, l’étude individuelle.  On apprenait de vive voix ce qu’on savait; on s’instruisait par le contact des hommes.  Et puis, on avait beaucoup de temps libre.

La nourriture et le vêtement suffisent.  On n’a pas de besoins extraordinaires et la facilité de l’existence crée à tous de grands loisirs. Le Juif du premier siècle consacrait chaque jour de longues heures à la rêverie, et, quand il avait un peu travaillé de son métier et rempli ses devoirs envers la Loi, il pouvait à son aise se reposer et méditer.  Mais chacun avait son métier; ordinairement celui de son père, car c’était le père qui devait apprendre à son fils à gagner sa vie.  Voilà pourquoi Jésus était charpentier.

B : LA FEMME

La femme juive était très respectée; sa condition était bien supérieure à celle des autres femmes de l’antiquité, du moins en Orient et en Grèce.  La Juive occupait dans sa maison et près de son mari une place très supérieure même à celle qu’occupait à la même époque par exemple la matrone romaine.

Elles vivaient, du reste, assez séparées des hommes.  Ceux-ci avaient la rue, la place publique, les discussions au Temple.  Les femmes restaient dans les maisons.  La femme mariée ne sortait que la tête entièrement voilée.  Il n’était pas convenable de parler à une femme en public.

La femme célibataire est alors sous la dépendance du père, la femme mariée sous celle du mari.  Si le mari meurt sans enfant mâle, l’épouse et ses biens passent au frère aîné du défunt.  Dans l’ancien Israël, les filles étaient mariées entre douze et quatorze ans, les garçons entre dix-huit et vingt-quatre ans.  Le mariage avec une demi-sœur n’est pas encore prohibé au Xe siècle.  Les fiançailles signifiaient déjà l’acquisition de la fiancée par le fiancé et entraînaient l’obligation du mariage.


La femme est-elle propriété du mari ? Au VIIIe siècle avant J.-C, la femme compte parmi les biens d’un homme qu’il est interdit de convoiter, au même titre que sa maison, son champ, sa servante, son bœuf ou son âne…   La jeune fille est punie de mort en cas d’adultère, par lapidation au temps des fiançailles, par strangulation après le mariage proprement dit.

Le contrat de mariage comprenait trois éléments : la dot, fournie par le père de la mariée à sa fille qui la transmettait à son mari, lequel devait la restituer à sa femme en cas de divorce; les biens autres que la dot, donnés par le père de la mariée, restaient propriété de la jeune femme mais le mari en avait l’usufruit; enfin le gage de mariage était la somme qui revenait à la femme en cas de séparation ou de veuvage.

La femme demeure toute sa vie la propriété d’un homme.

Il n’est pas permis aux femmes de prendre la parole dans le Temple et dans les synagogues, pas plus qu’elles ne peuvent porter témoignage devant les tribunaux.  De façon générale elles ne sont pas autorisées à parler en public et l’on ne s’étonnera pas qu’aucune femme se soit aventurée à prêcher l’Évangile au cours du 1er siècle.

D’une façon générale la condition de la femme s’inscrit dans le cours des civilisations en majorité patriarcales.

Une cour leur est réservée dans le Temple rénové de Jérusalem au temps d’Hérode.  Elles ne sont pas tenues d’étudier la loi.

Au terme de cette brève excursion au sujet de la femme, on imagine assez bien la contrariété, voire la vexation, qu’éprouve une lectrice du XXIe siècle.  Concluons par cette remarque qui n’a pas pour seule importance de consoler : en acceptant des femmes parmi ses proches et en les traitant publiquement d’égal à égal, Jésus bouleverse la tradition juive de son temps.  Beaucoup d’eau aura coulé, beaucoup de temps se sera écoulé, avant qu’il soit suivi.

C : LE MARIAGE

La loi de Moïse n’avait laissé aucune direction pour les coutumes à observer, mais nous trouvons çà et là dans l’Ancien Testament des détails précis qui nous permettent de reconstituer toutes les cérémonies en usage au premier siècle.  Nous savons exactement ce qui se passait avant et pendant le mariage.
On distinguait trois phases :

1° la promesse, 
2°, les fiançailles, 
3° le mariage.

La promesse était un simple engagement qui n’avait rien de définitif.  Il pouvait y en avoir un certain nombre de rompues avant les fiançailles proprement dites.  Les jeunes gens et les jeunes filles se promettaient le mariage, puis ils se fréquentaient, apprenaient à mieux se connaître et décidaient s’ils voulaient en venir aux fiançailles véritables ou non.

Les fiançailles venaient ensuite, c’était un acte de la plus grande importance, elles devaient durer une année entière et avaient un caractère aussi définitif que le mariage lui-même.  La jeune fille fiancée qui manquait à sa promesse était lapidée comme la femme adultère.  Toute une cérémonie avait lieu qui cimentait les engagements pris et leur donnait quelque chose d’absolu.

On se fiançait en se donnant mutuellement sa parole; on s’engageait de vive voix.  Avant la cérémonie, on réglait les conditions auxquelles se ferait le mariage.  C’étaient quelquefois les, frères aînés qui négociaient avec le père de la jeune fille, laquelle du reste devait consentir aussi à tout ce qu’on déciderait.

La grosse question n’était pas de savoir si les jeunes gens se connaissaient, car souvent ils ne s’étaient jamais vus.  Il s’agissait purement et simplement de fixer ce que le jeune homme donnerait pour avoir sa femme, c’est-à-dire à quel prix il l’achèterait, car ces mariages, où ce n’était pas le père qui dotait sa fille mais le fiancé qui apportait de l’argent, se trouvaient être de véritables ventes.  Les parents et amis réglaient entre eux la somme à laquelle on estimait la jeune fille, et les cadeaux qu’elle devait recevoir.  Le père de la jeune fille en indiquait le montant et c’était au jeune homme à l’accepter ou à le refuser.  S’il acceptait, il s’acquittait de sa dette soit en argent soit en nature.  Parfois il se mettait au service de son futur beau-père et la durée de ce service était celle des fiançailles.

La cérémonie des fiançailles se faisait ainsi : les deux familles se réunissaient avec quelques témoins étrangers et le fiancé remettait à la fiancée, ou a son père, si elle était mineure, soit un anneau d’or, soit un objet de prix, soit enfin un simple écrit par lequel il s’engageait à l’épouser; puis il lui disait : « Voici, par cet anneau (ou cet objet) tu m’es consacrée, selon la loi de Moïse et d’Israël ».
Ensuite on laissait passer au moins une année; mais l’anneau était donné, et le divorce ou la mort pouvaient seuls séparer les futurs époux.

Si la fiancée était veuve on réduisait le temps où elle devait attendre à un mois au minimum.  Du reste le fiancé était dispensé du service militaire et depuis le jour de la promesse définitive jusqu’à un an après le mariage.  « La joie seule doit remplir leur coeur. » Il va sans dire qu’un festin de réjouissances terminait la journée.

Les fiançailles finies, on célébrait les noces.  Le jeune homme devait avoir au moins dix-huit ans et la jeune fille douze.


La cérémonie avait toujours lieu le soir au coucher du soleil.  Le moment le plus solennel, celui qui marquait l’accomplissement du mariage était celui où la fiancée entrait dans la maison de son fiancé, sa nouvelle demeure.  Aussi appelait-on le mariage : « réception » ou « introduction de l’épouse » (dans la maison de l’époux).  Les parents de la jeune fille venaient la prendre chez son père pour la conduire chez son mari.  Parfois le fiancé venait la chercher lui-même comme dans la parabole des dix vierges.  Ses parents lui donnaient leur bénédiction.  Elle sortait de chez son père parfumée, parée, avec une couronne sur la tête.  Elle était entourée de ses amies qui lui faisaient cortège et agitaient au-dessus de sa tête de longues branches de myrte. Chacune de ces jeunes filles avait une lampe, qu’elle avait apportée. L’Evangile parle de « dix vierges ; » il y en avait parfois bien davantage, mais rarement moins.

L’épouse pendant le trajet avait les cheveux flottants et le visage caché sous un voile.  Devant elle ses parents distribuaient aux enfants des épis grillés.  La joie éclatait de toutes parts sur son passage.  Si l’époux était venu la chercher, il s’était paré lui aussi et portait une couronne. Tous deux marchaient ensemble sous un dais (Étoffe tendue, soutenue par deux ou quatre montants, sous laquelle on recevait les rois, les princes, etc. lorsqu’ils faisaient une entrée solennelle, cela servait donc aussi à placer les futurs mariés); dans le cortège on jouait du tambour ou d’autres instruments; d’autres chantaient et dansaient.

La joie ou la tristesse se manifestent toujours en Orient par de bruyantes démonstrations.  Cependant, on arrivait à la maison de l’époux ; des matrones coiffaient l’épouse et lui cachaient ses cheveux épars sous un voile épais ; désormais elle n’aura plus jamais la fête découverte en public.  On la reconduisait ensuite sous le dais soit dans la maison soit en plein air suivant la saison.  Elle s’y plaçait à côté de son mari et tous deux entendaient de nouvelles paroles de bénédiction prononcées soit par un des deux pères, soit par un assistant notable. Enfin venait le repas de noces.  On fournissait à chaque convive un « habit de noces » à son entrée dans la salle.  Le repas était dirige par un chef de cérémonie qui disait les actions de grâces et prononçait les formules de bénédiction tout le temps que durait la fête.  Entre autres, il bénissait le vin.  Pendant le festin la gaîté et l’animation étaient de commande.  De même qu’aux enterrements on avait des pleureurs et des pleureuses payées, de même à un mariage on montrait par politesse une joie quelquefois forcée.  Il était de bon ton de vanter la fiancée on lui attribuait sans scrupule des mérites qu’elle n’avait pas « agréable, belle et gracieuse fiancée », disait-on de toutes parts.

Le lecteur aura remarqué qu’il n’y avait aucune cérémonie religieuse au mariage.  La bénédiction des parents et des assistants était seule donnée aux nouveaux époux.  Moïse n’avait institué aucun rite ni laissé aucun ordre sur la manière dont on devait célébrer les mariages.

Après le festin, le mari était conduit par ses amis dans la chambre nuptiale où sa femme l’avait précédé.

D : LE DIVORCE

 

La loi du divorce avait été, promulguée par Moïse.  Elle avait donné lieu à des abus tels que, pendant les derniers siècles avant Jésus-Christ, quelques adoucissements à cette loi avaient été proposés par Siméon ben Schetach (président du sanhédrin) à rendre le divorce plus difficile.  Ce fut à son époque que l’on établit l’usage du contrat de mariage qui assurait les droits de la femme et une indemnité pécuniaire en cas de divorce.

Peu de temps avant la venue de Jésus, il y avait deux écoles rabbiniques qui soutenaient deux points de vues différents sur le divorce et ceux-ci étaient donc en application.  Une des deux écoles soutenait l’enseignement du rabbin Hillel.  Selon Deutéronome 24, Moïse a dit : « Lorsqu’un homme aura pris et épousé une femme qui viendrait à ne pas trouver grâce à ses yeux, parce qu’il a découvert en elle quelque chose de honteux, (d’inconvenant, La Colombe) il écrira pour elle une lettre de divorce, et, après la lui avoir remise en main, il la renverra de sa maison. » Hillel interprétait ce texte comme signifiant, quoi que ce soit qui déplaisait au mari ! Cela pouvait aller du petit déjeuner mal préparé à la maison mal nettoyée.  Il pouvait divorcer.  C’était le point de vue libéral.

Opposé à cela, il y avait l’école de Shammaï, un autre grand rabbin hébreu, qui enseignait que le divorce devait être strictement limité.  Il n’autorisait le divorce qu’en cas d’adultère.
La nation d’Israël était divisée entre ces deux écoles de pensée.

Lorsqu’on répudiait sa femme, on lui donnait « la lettre de divorce ». En voici un modèle :

Au jour *** de la semaine` du mois de***, an du monde*** selon la supputation en usage dans la ville de***, située auprès du fleuve***, (ou de la source***), moi les noms, prénoms et surnoms du mari) fils de*** et de quelque nom que je sois appelé, présent aujourd’hui (suit la date répétée comme ci-dessus), originaire de la ville de*** agissant en pleine liberté d’esprit et sans subir aucune pression, j’ai répudié, renvoyé et expulsé toi (suivent les noms de la femme). fille de*** et de quelque nom que tu sois appelée, de la ville de*** et qui as été jusqu’à présent ma femme. Je te renvoie maintenant toi (suivent encore une fois les noms de la femme) fille de***. De la sorte tu es libre et tu peux, de ton plein droit, te marier avec qui tu voudras et que personne ne t’en empêche. Tu es donc libre envers un homme quelconque ; ceci est ta lettre de divorce, l’acte de répudiation, le billet d’expulsion, selon la Loi de Moïse et Israël (suivaient les signatures des témoins).

La lettre de divorce que cite le passage des Talmuds dont nous venons de donner la traduction est ainsi signée :

RUBEN, fils de Jacob, témoin. 
ELIÉZER, fils de Gilead, témoin.

Une fois l’acte rédigé par un scribe, signé par les témoins et remis à la femme ou à son fondé de pouvoir, le divorce était un fait accompli. Elle devait quitter la place et choisir un nouveau domicile.  La femme pouvait, si elle le désirait, faire enregistrer sa lettre de divorce aux archives du Sanhédrin.  Elle était libre de se remarier si toutefois le mari n’avait pas inséré dans la lettre une clause spéciale qui l’en empêchait.  Les enfants en bas âge étaient laissés à la femme, mais le père devait subvenir à leurs besoins.  A l’âge de six ans, le garçon était remis à son père.  La fille restait avec sa mère, et son père continuait à pour voir à son entretien. 
Jésus, il est vrai, autorise le divorce, mais seulement pour cause d’adultère et, même dans ce cas, il ne l’impose pas, il se borne à le permettre.

E : LA VIE RELIGIEUSE

Chaque ville, chaque village possédait une ou plusieurs maisons de réunions publiques consacrées à la lecture de la Loi et à la prière.

Esdras, en établissant les synagogues, fit oeuvre de génie.  Nulle institution n’a plus contribué à donner à la religion de Moïse la vitalité qu’elle possède encore aujourd’hui.  Elle lui permettait de vivre indépendamment du Temple et de ses cérémonies.  Avec son manuscrit de la Loi, tout Juif, où qu’il se trouve, peut fonder une synagogue. Il emporte jusqu’au bout du monde sa religion avec lui.  Le judaïsme n’a plus besoin de Jérusalem et des sacrifices pour subsister. Il est partout où quelques fidèles s’assemblent et lisent la Thorah.

Il ne faut pas confondre la synagogue avec une église.  Elle est un établissement laïque où le prêtre n’a pas une place prépondérante.  Le premier à la synagogue, c’est le docteur, c’est quiconque est capable d’enseigner.

Les Pharisiens, ces vrais continuateurs d’Esdras, favorisèrent beaucoup l’établissement des « maisons de prière ».

Le nombre de ces établissements était considérable au premier siècle. La seule ville de Jérusalem en avait de 460 à 480.  Elles se touchaient, pour ainsi dire ; chaque rue en renfermait plusieurs.  Il semble, en vérité, que chaque famille ait eu la sienne.

On s’y réunissait, non seulement le samedi, jour du sabbat, mais encore le lundi et le jeudi. En outre, elle était ouverte trois fois par jour pour les prières.

Le Temple n’instruisait pas, on n’y apprenait rien.  Il était bâti par Salomon (Xe siècle av. J.-C.), reconstruit plusieurs fois.  Le Temple est le lieu de la Présence divine, on y offre des sacrifices et les fidèles y montent en pèlerinage trois fois par an.  Aucune prédication n’y était prononcée et on savait d’avance par coeur les formules de bénédiction que les prêtres y réciteraient; ne valait-il pas mieux aller apprendre à la synagogue?  La vraie édification ne se trouvait-elle pas plus facilement dans l’étude de la Loi, où l’on découvrait toujours des nouveautés, que dans la contemplation stérile d’un sacrifice?  Et, en effet, le premier but de la synagogue était d’instruire.

Au Ier siècle, chaque synagogue possédait au moins les cinq rouleaux de la Torah (la « Loi de Moïse » ou Pentateuque), le rouleau d’Esaïe – le prophète le plus lu – celui des Douze petits prophètes et celui des Psaumes.

La salle était garnie de bancs et, à l’extrémité, sur l’estrade, on apercevait une espèce de tribune. Sur le sol on répandait de la menthe pour parfumer et purifier l’air.  Les premières places étaient payées et fort enviées.  Les Docteurs de la Loi, les Pharisiens, les personnages importants de la communauté avaient soin de les occuper de bonne heure.  Ils étaient d’autant plus en vue qu’ils avaient le visage tourné vers le peuple et le surveillaient ; la foule des simples fidèles venait ensuite et les nouveaux convertis restaient debout à la porte.  La synagogue étant destinée à tenir lieu du Temple, on avait une tendance à y distinguer des parties plus sacrées que d’autres.  La place des pauvres et des païens était près de l’entrée et figurait le parvis des Gentils.  Au fond de l’édifice, au contraire, le parquet plus élevé représentait la cour des prêtres et le sanctuaire.  Il est probable aussi que les hommes étaient séparés des femmes comme dans le Temple.  Le christianisme, dès son origine, eut soin d’éviter ces distinctions et de proclamer l’égalité des croyants dans l’intérieur des Églises.

Tous les actes du culte pouvaient être célébrés : la circoncision, les mariages, les services funèbres. Un des dix fondateurs de la synagogue s’en chargeait; ce qui était d’autant plus facile que ces cérémonies étaient beaucoup plus civiles que religieuses.

Les docteurs fixèrent à dix le nombre de personnes nécessaires pour fonder une synagogue.

Le service du Sabbat était fait par sept personnes désignées par le président. 
S’il se trouvait, par hasard, un prêtre dans l’assemblée, il était appelé le premier à prendre la parole.  Les lévites venaient ensuite, puis les simples laïques.  Les enseignements peuvent être soumis à discussion.
L’ordre du service était certainement fixe et invariable au temps de Jésus-Christ.  Le moment principal de l’office était celui de la lecture de la Loi, car on était réuni avant tout pour l’entendre et pour l’étudier. La prière précédait cette étude et la lecture d’un passage choisi des Prophètes, suivie de la bénédiction, terminait les exercices religieux.

Les synagogues étaient très fréquentées.  Tous les Juifs sans exception s’y rendaient régulièrement et en être expulsé était le dernier des affronts.  Tous vos biens étaient confisqués.

F : LE SABBAT

Le Sabbat est le jour de repos hebdomadaire dans le judaïsme, du vendredi soir au samedi soir. Il est consacré à Dieu, en souvenir de la création.

Essayons de donner une idée de l’incroyable minutie avec laquelle le Sabbat avait été réglementé par les Docteurs de la Loi.  En effet, il fallait savoir exactement ce qui était permis et ce qui était défendu. Les ordonnances du Pentateuque avaient été soigneusement étudiées et commentées.  La science des Docteurs de la Loi était précisément de bien connaître les défenses et les permissions.  On décida que trente-neuf espèces de travaux seraient interdits.  En voici la nomenclature :

1° semer; 2° labourer ; 3° moissonner ; 4° lier les gerbes ; 5° battre en grange ; 6° vanner ; 7° nettoyer le grain ; 8° moudre ; 9° tamiser ; 10° pétrir ; 11° cuire ; 12° tondre la laine ; 13° la blanchir 14° la carder ; 15″ la teindre ; 16° filer 17° ourdir la toile 18°, faire deux points ; 19° tisser deux fils 20° détacher deux fils ; 21°, faire un noeud ; 22″ défaire un noeud ; 23° coudre deux points ; 24° faire une déchirure qui exigerait au moins deux points de couture pour être raccommodée ; 25″ s’emparer d’un gibier, d’un cerf par exemple ; 26° le tuer; 27° le dépouiller ; 28° le saler; 29° préparer la peau ; 30° racler les poils ; 31° le couper en morceaux ; 32° écrire deux lettres de l’alphabet ; 33° effacer pour écrire deux lettres de l’alphabet ; 34° bâtir ; 35° démolir, 36°, éteindre le feu ; 37° l’allumer ; 38° forger ; 39° porter un objet d’un endroit à un autre.

Ce n’était pas tout, chacune de ces défenses exigeait un certain nombre d’explications.  Citons-en quelques exemples : la défense de faire et de défaire un noeud paraissait bien vague ; de quels noeuds s’agit-il ? Les Rabbins répondaient gravement : « On serait coupable de faire ou de défaire un noeud de chamelier et un noeud de batelier. »  Rabbi Meïr disait : « Si un peut défaire le noeud d’une seule main on est innocent. Et puis on peut faire certaines espèces de noeuds; une femme peut nouer les cordons de sa robe, les rubans de son bonnet, sa ceinture ; on peut nouer ses chaussures et ses sandales ; on peut fermer des outres de vin et d’huile et un pot qui renferme de la viande. »

Il était encore défendu d’écrire deux lettres de l’alphabet, mais si on les écrit dans des langues différentes ou avec des encres de différentes couleurs, ou encore l’une de la main droite et l’autre de la main gauche, est-on coupable?  A-t-on violé la Loi?  Oui, répondent les Rabbins., qui ont prévu tous ces cas. « Celui qui écrit ces deux caractères sur deux pans de mur formant un angle et de manière qu’on puisse les lire ensemble est coupable ; mais si vous écrivez ces deux lettres avec la poussière dit chemin, avec du jus de fruit, avec du sable, en un mot avec une substance facile à enlever, alors vous êtes innocent.  

La défense d’allumer du feu était déjà dans le Pentateuque, mais elle fut complétée, et on défendit aussi de l’éteindre.  « Cependant si un païen s’offre pour éteindre un incendie le jour du Sabbat, on ne doit rien lui dire, ni : éteins-le, ni : ne l’éteins pas.  On n’est pas tenu de le forcer au repos. »  Cette défense d’éteindre le feu s’étendait aux lampes et aux flambeaux, mais ici encore on précisait.  « Si quelqu’un éteint une lumière par crainte des païens, des voleurs, des mauvais esprits où à cause d’une maladie pour pouvoir dormir, il est innocent, mais s’il le fait pour économiser l’huile ou la mèche, ou ne pas abîmer sa lampe, il est coupable ».  « On peut placer sous la lampe une assiette qui recueille les étincelles, mais il ne faut pas mettre d’eau dans cette assiette, ce serait éteindre les étincelles et violer la Loi. »

La dernière des trente-neuf défenses prêtait beaucoup aux développements : défense de transporter un objet d’un endroit à un autre.  De quelle grosseur doit être l’objet? Les Rabbins répondaient que la Loi était violée « si on transportait autant de nourriture qu’il en faut pour faire la grosseur d’une figue sèche, autant de lait qu’il en faut pour faire une gorgée, autant d’huile qu’il en faut pour oindre le petit doigt, autant d’eau qu’il en faut pour humecter les yeux, autant d’encre qu’il en faut pour écrire deux lettres de l’alphabet…. etc., etc.  « Il était interdit de transporter deux vêtements ne faisant pas partie du même habillement.

D’après Rabbi Meïr, un estropié pouvait sortir avec sa jambe de bois; Rabbi José, au contraire, ne le lui permettait pas.  Dans un incendie il était permis de sauver les manuscrits de la Loi et des Prophètes, l’étui qui les renfermait, les Tefillins, et leur étui; si l’incendie survenait le vendredi soir, on pouvait sauver une quantité de nourriture suffisante pour les trois repas du lendemain ; s’il survenait le samedi avant midi, on ne pouvait plus emporter de nourriture que pour deux repas et pour un seul s’il se déclarait dans l’après-midi.

Outre les trente-neuf travaux interdits, il y avait un certain nombre de défenses faites à la fois pour le Sabbat et pour les jours de fête où cependant le repos était moins rigoureux.

On ne pouvait monter sur un arbre ou sur un animal, nager, danser, tenir un conseil, s’éloigner de plus de deux mille coudées (environ neuf cents mètres) de l’endroit où l’on se trouvait lorsque le Sabbat a commencé. Un espace de deux mille coudées s’appelait : Le chemin de sabbat.

Le soin des malades semble avoir été strictement interdit au premier siècle.  Il est probable que ces questions de secours aux blessés, de guérisons des malades et en général d’actes d’humanité accomplis le jour du Sabbat étaient fort discutées au temps de Jésus-Christ.

On était plus humain pour les animaux, car il n’était pas défendu de soigner ses bestiaux et de les mener boire le jour du Sabbat.  Il était permis de conduire son chameau avec une corde et son cheval avec son licou.  « Et, non seulement, disent encore les Talmuds, il n’est pas interdit de mener sa bête à l’abreuvoir le jour du Sabbat, mais on peut puiser de l’eau pour elle; cependant, il faut prendre garde de ne pas porter l’eau.  On doit la mettre devant l’animal, et il s’approche et boit de lui-même ». On comprend la sainte indignation de Jésus : « Vous menez votre âne à l’abreuvoir et vous ne voulez pas que je guérisse un malade.

G : LA PÏETE

D’une manière générale les Pharisiens ne laissaient rien à l’initiative du fidèle.  Sa vie entière était réglementée avec la minutie la plus puérile.  On lui disait tout ce qu’il avait à faire pour marcher, pour s’arrêter, pour travailler, pour se reposer, pour manger, pour dormir, pour voyager.  Du matin au soir, de l’enfance à la vieillesse, le formalisme était là, le poursuivant, le contraignant, l’asservissant.  Sa vie morale ne pouvant se développer, son individualité elle-même était étouffée et réduite à l’impuissance.

Nous parlons ici des pieux subissant l’influence du Pharisaïsme.  Ils nous importent avant tout parce que c’est contre eux que le Christ s’est élevé; c’est le spectacle de leurs pratiques et l’étude de leur fausse dévotion qui ont provoqué la grande réaction spiritualiste de l’enseignement de Jésus.

A côté d’eux, il faut remarquer la foule des indifférents, de ceux qui trouvaient la religion ennuyeuse, et qui vivaient sans croyances.  On ne doit pas se figurer, en effet, que le peuple entier fût religieux.  La Palestine avait ses matérialistes pratiques comme tous les autres pays du monde et le premier siècle ne s’est pas distingué en cela des autres siècles.  Ceux-là, s’ils étaient riches, se déclaraient Saducéens et abritaient leur indifférence derrière ce titre qui leur servait d’enseigne. S’ils étaient pauvres, ils ne se laissaient pas absorber comme les ouvriers de nos jours par le travail quotidien, car le pauvre se contentait alors de peu et la vie n’avait pas les mêmes exigences que dans notre Occident moderne.

Tous ceux qui ne pratiquaient pas étaient fort méprisés par les pratiquants.  On les appelait des pécheurs, des gens de mauvaise vie, non que leur conduite fût immorale, mais parce qu’ils ne se soumettaient pas aux exigences de la Loi traditionnelle et n’acceptaient pas de porter le joug, pharisien.  
C’était aussi en Galilée que se trouvait le plus grand nombre de Juifs vraiment pieux et qui savaient garder un sentiment religieux profond en dehors des formes obligatoires et des rites consacrés.  Ces Galiléens montaient en pèlerinage au Temple et s’y rendaient avec une piété vraie, naïve, qui faisait sourire les formalistes et les prêtres.

Le fanatisme religieux se confondait absolument avec le fanatisme politique.  La présence de l’étranger, le centurion romain que l’on rencontrait partout, le soldat grossier qui pouvait tout se permettre, entretenaient et exaltaient la haine dans tous les coeurs,  Cette haine ira en grandissant, elle éclatera çà et là en émeutes vite réprimées jusqu’à l’explosion de rage et de désespoir de l’an soixante-six, qui durera quatre années, et mettra fin à l’existence nationale de ce peuple.

Deux mots résument les sentiments habituels qui remplissaient l’âme d’un Palestinien au premier siècle : pratiquer la Loi et haïr l’étranger. Nous avons déjà insisté en parlant des passions politiques des Juifs sur l’état d’exaltation constante dans lequel ils vivaient.  Il faut y revenir ici en parlant de la piété, car ils considéraient leur acharnement même comme un grand devoir de leur religion.

C’était un duel à mort qui avait commencé entre Rome et Jérusalem soixante-trois ans avant Jésus-Christ.  Pendant la vie du Christ, l’effervescence du peuple entier allait chaque jour grandissant; cette haine toujours allumée, cette fièvre ardente qui excitait les partis, contrastent étrangement avec la douceur parfaite et la paix profonde qui animent tout l’enseignement de Jésus.

Il faut se reporter aux époques les plus troublées de notre histoire nationale pour se faire quelque idée du milieu dans lequel le Christ se trouvait constamment à Jérusalem.  Les crimes, d’Hérode avaient monté toutes les têtes; les Romains inspiraient une véritable horreur. La mort d’un Jean-Baptiste, c’est-à-dire d’un des plus grands hommes, de son temps, grand par son éloquence, grand par sa popularité, grand surtout par sa foi religieuse et, par l’austérité de son patriotisme et de sa vie, avait dépendu du caprice d’un tétrarque pris de vin, donnant la danse de sa belle-fille en spectacle à ses courtisans.  On comprend, en présence de tels faits, que les passions populaires fussent effroyables et que les Juifs détestassent leurs rois comme ils délestaient les Romains.

La haine de tout ce qui n’était pas Juif était sans cesse ravivée par l’espérance messianique.  Cette espérance était la raison d’être de toutes les passions religieuses des exaltés.  La foi en l’apparition prochaine du Libérateur était dans les coeurs de tous, et sans elle on ne peut comprendre ni les moeurs religieuses de cette étrange époque, ni l’enseignement du Christ et des docteurs de la Loi.

H : LES IMPOTS

Les impôts étaient de deux sortes : l’impôt dû à l’étranger et l’impôt pour le culte.  Les impôts dûs à l’étranger étaient aussi de deux sortes comme les nôtres, directs et indirects.

L’impôt direct était payé aux agents du fisc impérial et ne passait pas par les mains des publicains.  Il y en avait aussi deux, l’impôt foncier et l’impôt personnel.

Les publicains (les collecteurs d’impôts) bénéficiaient de contrats publics, en regard desquels ils fournissaient l’armée romaine, géraient la collecte des taxes portuaires et supervisaient les projets de constructions publiques.  Ils exerçaient également comme collecteurs d’impôts pour l’Empire, offrant leurs services au Sénat à Rome pour obtenir les contrats des divers types de taxes à percevoir.

Ils doivent faire l’avance des sommes à collecter et recouvrer leur fond et leur commission qui, selon les auteurs antiques, pouvaient être substantiels.  Ils étaient organisés en « collèges » et constituaient, en raison du montant des sommes collectées, un ordre puissant.

Il y avait, bien entendu, une hiérarchie entre les publicains.

Nous pouvons donc distinguer le fermier général qui était chevalier romain et auquel était destiné la totalité des impôts de la province pour un certain nombre d’années (cinq d’ordinaire), au-dessous de lui les publicains majeurs, chefs des péagers, au nombre desquels était Zachée. Ils touchaient les impôts pour le peuple romain.  Enfin, sous leurs ordres, venaient les publicains mineurs, les péagers proprement dits.  Ils touchaient les impôts indirects, c’est-à-dire les redevances perçues sur les marchandises importées et en partie aussi sur les marchandises exportées, les péages sur les routes et les ponts.

L’impôt que l’étranger exigeait et dont l’établissement était récent, jouait un rôle important dans la vie du Juif.  Il soulevait en lui un sentiment profond de révolte ; il entretenait sa haine, car il était la preuve palpable de sa servitude.  « Devons-nous payer le tribut à César, oui ou non? »   Cette question, sans cesse posée, équivalait à celle-ci: devons-nous nous soulever?   Pourquoi donc l’étranger, après s’être emparé de notre pays, nous demande-t-il de l’argent ?   Payer, c’est reconnaître son droit ; c’est être infidèle à la cause de Jéhovah. Nous sommes le peuple élu, nous devons être libres.

Le secret de ces passions s’explique par l’impopularité de l’impôt.   Un bon patriote ne le donnait qu’en protestant.   L’un des reproches faits à Jésus-Christ était celui-ci : il va avec les publicains, il consent donc à payer le tribut.   «Votre maître ne paie-t-il pas le tribut? »  demanda-t-on un jour à un des apôtres.   Cette question est des plus naturelles, on supposait Jésus opposé à l’impôt.   Il avait pour base le recensement de la population ; aussi ces dénombrements étaient-ils détestés, et quant aux « publicains », aux receveurs, ils formaient une classe de parias.

Dans les Évangiles, les publicains sont souvent nommés à côté des pécheurs et des païens.  « Qu’il soit pour toi comme un publicain et un païen », dit un jour Jésus, et ailleurs nous lisons : « Les publicains et les pécheurs s’approchaient de lui. »    Il faut entendre ici par pécheurs, non pas ceux dont la vie était immorale, mais simplement ceux qui n’acceptaient pas les règles pharisiennes et n’accomplissaient pas exactement tous les rites.   Ils étaient considérés comme païens ; ils vivaient à la païenne, ils étaient « pécheurs comme les païens. »   Il est probable que les publicains n’avaient pas plus de droits que les païens et que le parvis des Gentils leur était seul accessible.   On n’acceptait pas leur témoignage en justice.

Nous savons, du reste, que Zacchée était Juif.   Ces publicains nationaux n’étaient pas toujours des exploiteurs et la tradition rabbinique parle de l’un d’entre eux qui avait laissé un souvenir bienfaisant.   « Le père de R. Zeira fut loué parce qu’il avait été doux et honnête dans sa charge de publicain.  Il exerça sa fonction pendant treize ans et, quand le fermier général arrivait dans une ville, il avait coutume de dire : allez dans vos chambres vous cacher, de peur qu’il ne vous voie et que, remarquant votre grand nombre, il n’augmente votre impôt annuel. »

Matthieu, aussi nommé Lévi, Hébreu, il exerçait à Capernaüm les fonctions de publicain.  On peut croire par la grandeur du repas qu’il offrit à Jésus, et par le nombre des convives invités, qu’il était riche.  Il était assis devant le bureau du péage quand le Sauveur le vit et l’appela ; comme André, comme Pierre, comme les fils de Zébédée, il suivit le Seigneur sans hésiter, et abandonna ses biens et l’emploi dont il était revêtu.

L’impôt religieux payé pour le culte et pour le service du Temple était de deux drachmes.  Il était dû par tout Israélite qui avait atteint l’âge de l’initiation religieuse (10 à 12 ans) ; c’était le Sanhédrin qui avait décidé que les dépenses du sacrifice quotidien supportées par le trésor du Temple seraient couvertes par un impôt.

I : L’HOSPITALITE

Le Nouveau Testament parle d’hôtellerie dans la parabole du Bon Samaritain.  Ces établissements étaient très rares et il n’y en avait que dans les endroits écartés.  D’ordinaire, le voyageur logeait chez l’habitant et l’hospitalité, la première des vertus antiques, était largement pratiquée chez les Juifs.   Nous nous représentons Jésus dans ses voyages reçu partout où il entre.  Sur le seuil de la porte, il prononce le Schalôm ou Selâm, c’est-à-dire le souhait de bonheur; on l’entoure, on l’écoute, on lui donne de l’autorité même sans le connaître, car l’hôte prenait parfois plus d’autorité que le maître de la maison lui-même.  Cette habitation du village, où l’étranger est descendu, attire aussitôt l’attention; les enfants s’y rendent par curiosité ; l’usage de répandre un parfum sur les pieds de l’hôte pour lui faire honneur et de briser le vase est partout pratiqué ; les portes restent ouvertes, chacun peut entrer, assister au repas qui se prend d’ordinaire en plein air et écouter l’enseignement de celui qui reçoit l’hospitalité et que, pendant son séjour, on appellera le Maître.

J : LES VETEMENTS ET LES COIFFURES

Le Juif du premier siècle portait toujours la tunique et le manteau ou robe.  La tunique était en lin et elle était ajustée au corps, descendait jusqu’aux pieds et avait des manches.  On la portait tantôt sur le corps nu, tantôt sur une chemise de laine très ample et très longue.  Le manteau ou la robe servait de pardessus.  Ils sont composés de deux couvertures cousues de trois côtés, et forment ainsi une sorte de sac retourné avec un trou dans le fond pour la tête et deux trous de côté pour les bras.  Les pauvres ne possédaient parfois qu’un demi-manteau, une demi-robe, c’est-à-dire une seule pièce d’étoffe carrée jetée sur l’épaule, mais c’était l’exception.  D’ordinaire le Juif avait à lui, non seulement un vêtement complet mais deux au moins pour pouvoir en changer souvent.  Il fallait être bien misérable pour n’avoir qu’une seule tunique et cependant Jésus-Christ recommande à ses disciples de n’en avoir qu’une seule.

Les vêtements des femmes ressemblaient à ceux des hommes; elles portaient aussi la tunique et la robe, mais beaucoup plus larges et plus amples.  La Loi interdisait formellement aux hommes de mettre des vêtements de femmes et aux femmes des vêtements d’hommes.   L’ampleur de son manteau permettait à la femme de porter dans ses plis différents fardeaux comme le grain, des herbes, des fruits…

Les femmes avaient en public la tête voilée, entièrement couverte. Mais ne croyons pas qu’on fit de cet usage une stricte obligation.  La femme hébraïque jouissait de la liberté à cet égard.  Lorsqu’une femme gardait son voile, il était interdit, sous peine d’une forte amende, de le lui ôter, mais elle était libre de l’enlever elle-même si elle le voulait. Nous savons de plus que les jeunes filles étaient moins souvent voilées que les femmes mariées.   La femme juive portait aussi de nombreux bijoux.

Le fard était très employé par les femmes et servait à noircir les sourcils et les cils.

L’usage des parfums était très répandu.  On parfumait sa maison, ses vêtements, son corps, ses cheveux ; les femmes portaient habituellement sur elles des flacons d’essence.  C’était la transpiration et les bains fréquents qui, en desséchant la peau, rendaient ces parfums nécessaires.   Les bains étaient souvent pris dans des rivières ou dans les bassins intérieurs des maisons ?   L’hygiène se rencontre aussi avec la foi religieuse et plusieurs des ordonnances de Moïse ne sont autre chose que des préceptes hygiéniques, ayant revêtu par la suite un caractère sacré.

Il nous reste à décrire les coiffures.  Les Juifs soignaient beaucoup leurs cheveux.  Les jeunes gens les portaient longs et frisés ; les cheveux touffus et abondants étaient très estimés.  Les hommes de hauts rangs et les prêtres les raccourcissaient de temps en temps, mais fort peu.  La tête chauve était méprisée ; les enfants s’en moquaient. Les hommes portaient toute leur barbe et l’oignaient d’huile.  Ils ne la taillaient jamais.  Les femmes aimaient avoir, les cheveux frisés ou bien les tressaient pour les retenir ensuite avec un peigne et des épingles.  Cet usage ne semble pas avoir été général au premier siècle.

En public, les femmes comme les hommes portaient toujours et partout le turban.  Il est dangereux, en toute saison, de s’exposer la tête nue aux rayons du soleil de Palestine.   Le turban, coiffure épaisse faisant plusieurs fois le tour de la tête, était absolument nécessaire.   La nécessité d’avoir toujours la tète couverte était telle, que peu à peu on considéra comme inconvenant de se la découvrir; on priait la tête couverte  et dans les synagogues les hommes ne se découvraient jamais.

Nous n’avons point parlé du luxe des vêtements d’hommes, car ce luxe n’existait pour ainsi dire pas.  Ils aimaient seulement avoir un bâton et un anneau qui portait un cachet.  Cet anneau se mettait à un doigt de la main droite et quelquefois on le suspendait à sa poitrine avec un cordon ou une chaîne.  Le sceau ou cachet servait de signature.  Les bâtons étaient de véritables cannes.  Elles étaient indispensables premier siècle contre les chiens, nombreux dans les campagnes et toujours à demi-sauvages.

K : LA MEDECINE

Tout, le monde s’occupait de médecine et personne n’en savait le premier mot.  La médecine scientifique existait en Grèce depuis cinq cents ans, mais, elle n’en était pas sortie.  L’ignorance des Juifs en médecine et leur impuissance à s’affranchir de cette ignorance venaient de ce qu’ils voyaient dans la maladie la punition de pêchés commis soit par le patient lui-même, soit par ses parents et qu’ils l’attribuaient presque toujours à l’influence d’un mauvais esprit.  La seule guérison possible était alors l’expulsion du démon (ou des démons, quelquefois on en avait plusieurs), et toute la science médicale se réduisait à chercher le meilleur mode d’expulsion.   Ce n’était pas le plus instruit qui était le plus propre à cette oeuvre de bienfaisance, mais le plus religieux.   Plus on était pieux, plus on était apte à guérir les malades, c’est-à-dire à chasser les démons.   Chacun exerçait alors la médecine pour lui-même et pour les siens comme il l’entendait.   Les Rabbins avant tout, les scribes, les docteurs de la Loi, s’occupaient de chasser les démons et quelques-uns y passaient pour fort habiles.   La médication n’était qu’un exorcisme.

On employait pour exorciser des procédés de toutes espèces.  Le plus commun était l’incantation.   Le Rabbin prononçait une formule magique.   Parfois il versait un peu d’huile sur la tète du malade.  «Que celui qui prononce l’incantation verse d’abord de l’huile sur la tète du malade, puis qu’il la prononce ».  
Quand le malade n’était pas un possédé, les procédés en usage pour le guérir étaient plus sérieux.  La lèpre, par exemple, n’a jamais passé pour une possession.   Le malheureux qui en était atteint devait se soumettre à certaines règles très rigoureuses données déjà par Moïse. Il vivait parqué comme un pestiféré, et s’il sortait des limites qui lui étaient assignées, il était condamné à la bastonnade (quarante coups moins un).

Le Temple lui était interdit, mais non la synagogue.   « Si un lépreux entre dans la synagogue on lui assigne une place élevée de dix palmes et large de quatre coudées.   Il entre le premier et sort le dernier. »     Se présentait-elle sous une forme contagieuse chez les Juifs de la Palestine?   C’est possible, mais il y avait certainement beaucoup d’ignorance et de préjugés dans le dégoût et l’horreur qu’inspirait un lépreux.

Cette maladie de peau a souvent pour cause l’indigence, la mauvaise nourriture, la malpropreté.   A l’époque, elle peut être guérissable ou non, contagieuse ou non.   Elle peut aussi disparaître sans que le malade suive un traitement.  Cette affection superficielle de la peau est fort peu douloureuse et qui n’empêche pas la santé générale d’être ordinairement bonne.   Le devoir d’un guéri était d’offrir trois sacrifices, le premier était dit d’expiation et le second de culpabilité; le troisième était un, holocauste.  Le pauvre offrait des oiseaux, le riche des agneaux.   La cérémonie terminée, le malade guéri avait rempli tous ses devoirs religieux.   On le voit, la religion était en relation étroite avec la médecine, même quand le malade n’était pas un possédé.

Cependant quelques docteurs essayaient d’employer de véritables remèdes.   Les Esséniens, par exemple, connaissaient des plantes médicinales et avaient constaté leurs propriétés.   C’est eux qui possédaient le texte du fameux livre de formules du roi Salomon. Peut-être renfermait-il de vraies recettes que l’on pouvait prendre au sérieux.   Nous avons nommé l’huile ; on avait reconnu ses propriétés adoucissantes, calmantes, si appréciées aujourd’hui.   On la mêlait souvent avec le vin et ce remède est maintenant encore très efficace dans certains cas.  On « oignait d’huile le malade. »   Il est probable toutefois que ces onctions avaient toujours quelque chose de magique.

La Bible, nous parle de collyres (médicaments sous formes de gouttes pour les yeux) : on aimait oindre les yeux de salive et de vin ; cette onction faisait du bien, mais il était interdit de la faire le jour du sabbat: « Ne pas mettre de salive ce jour-là sur les paupières. »

On voyait partout des miracles et l’on voulait tous les jours en voir. Les Pharisiens en réclament sans cesse du Christ, et l’apôtre Paul devait plus tard caractériser son peuple d’un seul mot : « Les Juifs demandent des miracles.»   Il n’y avait personne qui ne fût persuadé qu’il s’en faisait beaucoup ; et ces prodiges n’étaient pas seulement l’oeuvre de Dieu, ils pouvaient être aussi celle des démons.   Une possession était, à sa manière, un miracle.   Les mauvais esprits étaient dans l’air, à commencer par le chef de tous, « le prince de la puissance de l’air. ».   Aussi les cas de folie, d’hystérie, d’hallucination, étaient-ils fréquents chez les Juifs du premier siècle.   S’ils avaient tort d’appeler possession presque toute espèce de maladie, il était bien naturel qu’ils donnassent le nom de possédés ou démoniaques aux malades atteints de ces affections.  
Les Rabbins s’occupaient donc de guérisons; ils passaient tous pour en opérer et pour faire des miracles.  « Il fallait que le vieillard, élu membre du Sanhédrin, fût savant dans les arts des astrologues, des prestidigitateurs, des devins et dans la connaissance des maléfices.»

On peut se demander jusqu’à quel point on distinguait un, fait naturel d’un fait surnaturel.   Il est évident que tout paraissait surnaturel, puisque rien n’était expliqué scientifiquement.   Les lois de la nature étant inconnues, le miracle était partout.   La pluie, l’orage, le vent, étaient des faits surnaturels produit, par l’Esprit de la pluie, l’Esprit de l’orage, l’Esprit du vent.   Une femme, courbée, par l’âge ou la maladie, avait « un Esprit de faiblesse.»   On faisait des distinctions théologiques entre ces Esprits.   Les maladies venaient des démons; cependant, il y avait des malades purs et des malades impurs.   Une femme, courbée par l’âge, n’avait pas une maladie impure.   L’Esprit qui, entrant dans un homme, troublait son intelligence, le mettait hors de sens, était simplement, « mauvais».    Celui, au contraire, qui habitait les sépulcres et les endroits immondes, était « impur ». 
Il y avait aussi des Esprits qui n’étaient ni anges, ni démons, mais simplement « des âmes qui ont été créées et dont les corps n’ont pas été créés », ou bien dont les corps sont morts et qui reparaissent sur la terre sous une forme visible, mais en étant impalpables.   C’est ainsi que les apôtres crurent voir l’Esprit de Jésus après sa mort.   « Ils croyaient voir un Esprit », dit le texte, c’est-à-dire ils ne croyaient pas qu’il fût ressuscité, et pensaient seulement voir son spectre, son âme immortelle, son « Esprit ».

Aucun peuple antique n’attachait plus d’importance qu’eux aux songes, Ils jeûnaient pour se procurer des rêves agréables.   « Si tu vas te coucher joyeux, tu auras de bons rêves.»   
Ainsi, foi aux nombres sacrés, amulettes, apparitions en songes, visions, spéculations insensées sur les Esprits, sur les revenants, magie, sorcellerie, nécromancie, rien ne manquait à la superstition juive du premier siècle.   L’Israélite de cette époque bizarre et tourmentée vivait dans un monde imaginaire qu’il peuplait lui-même suivant sa fantaisie, et il croyait sans peine aux folies les plus ridicules ; il était persuadé d’avance de leur réalité; au besoin, il les inventait de la meilleure foi du monde.   Il est des moments, dans la vie des peuples et des individus, où le surnaturel le plus extravagant passe pour plus naturel et plus authentique que les faits les plus ordinaires.  Le Judaïsme du premier siècle traversait un de ces moments-là.

Fin

Laisser un commentaire